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LES FLEURS DU MAL    par    CHARLES BAUDELAIRE

BENEDICTION    ( SPLEEN ET IDÉAL )



(01) 01 : Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
     02 : Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
     03 : Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
     04 : Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:

(02) 05 : « Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères,
     06 : Plutôt que de nourrir cette dérision!
     07 : Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
     08 : Où mon ventre a conçu mon expiation!

(03) 09 : « Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
     10 : Pour être le dégoût de mon triste mari,
     11 : Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
     12 : Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

(04) 13 : « Je ferai rejaillir la haine qui m'accable
     14 : Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
     15 : Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
     16 : Qu'il ne pourra poussa ses boutons empestés! »

(05) 17 : Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
     18 : Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
     19 : Elle-même prépare au fond de la Géhenne
     20 : Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

(06) 21 : Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
     22 : L'Enfant déshérité s'enivre de soleil,
     23 : Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
     24 : Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

(07) 25 : Il joue avec le vent, cause avec le nuage
     26 : Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;
     27 : Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage
     28 : Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

(08) 29 : Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
     30 : Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
     31 : Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
     32 : Et font sur lui l'essai de leur férocité.

(09) 33 : Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
     34 : Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats;
     35 : Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
     36 : Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

(10) 37 : Sa femme va criant sur les places publiques:
     38 : « Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
     39 : Je ferai le métier des idoles antiques,
     40 : Et comme elles je veux me faire redorer;

(11) 41 : « Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,
     42 : De génuflexions, de viandes et de vins,
     43 : Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire
     44 : Usurper en riant les hommages divins!

(12) 45 : « Et, quand je m'ennuîrai de ces farces impies,
     46 : Je poserai sur lui ma frêle et forte main;
     47 : Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
     48 : Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin.

(13) 49 : « Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
     50 : J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein,
     51 : Et, pour rassasier ma bête favorite,
     52 : Je le lui jetterai par terre avec dédain! »

(14) 53 : Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide,
     54 : Le Poète serein lève ses bras pieux,
     55 : Et les vastes éclairs de son esprit lucide
     56 : Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

(15) 57 : « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
     58 : Comme un divin remède à nos impuretés,
     59 : Et comme la meilleure et la plus pure essence
     60 : Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

(16) 61 : « Je sais que vous gardez une place au Poète
     62 : Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
     63 : Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
     64 : Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

(17) 65 : « Je sais que la douleur est la noblesse unique
     66 : Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
     67 : Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
     68 : Imposer tous les temps et tous les univers.

(18) 69 : « Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
     70 : Les métaux inconnus, les perles de la mer,
     71 : Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
     72 : A ce beau diadème éblouissant et clair;

(19) 73 : « Car il ne sera fait que de pure lumière,
     74 : Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
     75 : Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
     76 : Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! »