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LES FLEURS DU MAL
par
CHARLES BAUDELAIRE
LE CREPUSCULE DU SOIR
( TABLEAUX PARISIENS )
(01) 01 : Voici le soir charmant, ami du criminel;
02 : Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel
03 : Se ferme lentement comme une grande alcôve,
04 : Et l'homme impatient se change en bête fauve.
(02) 05 : O soir, aimable soir, désiré par celui
06 : Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui
07 : Nous avons travaillé!--C'est le soir qui soulage
08 : Les esprits que dévore une douleur sauvage,
09 : Le savant obstiné dont le front s'alourdit,
10 : Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.
(03) 11 : Cependant des démons malsains dans l'atmosphère
12 : S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire,
13 : Et cognent en volant les volets et l'auvent.
14 : A travers les lueurs que tourmente le vent
15 : La Prostitution s'allume dans les rues;
16 : Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;
(04) 17 : Partout elle se fraye un occulte chemin,
18 : Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;
19 : Elle remue au sein de la cité de fange
20 : Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange.
21 : On entend ça et là les cuisines siffler,
22 : Les théâtres glapir, les orchestres ronfler;
23 : Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices,
24 : S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
25 : Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci,
26 : Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
27 : Et forcer doucement les portes et les caisses
28 : Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
(05) 29 : Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
30 : Et ferme ton oreille à ce rugissement.
31 : C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent!
32 : La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent
33 : Leur destinée et vont vers le gouffre commun;
34 : L'hôpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'un
35 : Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
36 : Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.
(06) 37 : Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
38 : La douceur du foyer et n'ont jamais vécu!